mercredi 23 novembre 2011

Comment se construisent les inégalités de genre. Partie II

Voici la seconde partie de mon billet, toujours dans le cadre des "guests" des "Vendredis Intellos". J'en profite au passage pour remercier une nouvelle fois Mme Déjantée pour cette opportunité. 

Dans la première partie de ce billet, j'ai essayé de montrer comment les filles et les garçons étaient socialisés de manière différente au sein de la famille et à l'école. Dans cette deuxième partie, je vais m'intéresser à la socialisation de genre au sein de deux autres instances de socialisation : les industries culturelles et médiatiques (essentiellement la culture de masse) et le groupe de pairs. Les sociologues (et les médias) ont souvent tendance à opposer ces deux dernières instances de socialisation aux deux premières, notamment lorsque sont discutés l'existence d'une culture jeune ou les effets des médias (télévision, internet) sur les enfants et les adolescents. Cependant, concernant les questions de genre, les effets socialisateurs des médias et du groupe de pairs semblent renforcer la socialisation différenciée réalisée par la famille et l'école, même si l'on peut constater quelques dissonances. 


Les industries culturelles et médiatiques : la diffusion de représentations stéréotypées des identités de genre

La diffusion de stéréotypes de genre n'est pas un phénomène nouveau. Déjà dans les années 1970, Erving Goffman montrait que les publicités publiées dans la presse écrite diffusaient une représentation sexiste des femmes : elles apparaissent en position d'infériorité (genou fléchi, tête penchée, rêveuse) alors que les hommes sont debout, forts [1]. Plus récemment, Jean-Baptiste Perret a montré que 75% des publicités continuent à diffuser une représentation conventionnelle des rôles de genre : les personnages de parent sont essentiellement des mères, les femmes sont rarement associées à des professions de cadre et lorsqu'elles le sont, elles sont cantonnées à l'univers du travail, alors que les hommes conservent leur identité professionnelle dans différents espaces sociaux (travail, famille, loisirs,...) [2]. Ces représentations sexistes, largement diffusées par les mass médias, fournissent des modèles stéréotypés des rôles de genre, qui peuvent servir de référent pour la construction identitaire des individus, et en particulier des plus jeunes. Cela se vérifie encore mieux avec les "icônes" médiatiques des adolescents, en particulier pour les filles. Dans une enquête récente, Aurélia Mardon a montré le rôle joué par certaines stars de la pop (comme Britney Spears) dans la sexualisation du corps des pré-adolescentes [3]. Le souhait de porter, très jeune, des vêtements qui sexualisent le corps (string, pantalon taille basse, dos nu) est lié à la volonté de ces jeunes filles d'imiter leurs idoles.

Au-delà de la simple logique identification-imitation, certains produits culturels peuvent servir de guide d'apprentissage des rôles de genre. Dominique Pasquier a étudié, à travers le courrier des lectrices, de quelles manières les petites filles s'identifiaient au personnage d'Hélène de la série Hélène et les garçons [4]. Les courriers étudiés montrent que ce qui intéresse les téléspectateurs, c'est la gestion des situations amoureuses pouvant servir de guide pour leurs propres relations ou les modèles stéréotypés du féminin et du masculin auxquels ils peuvent facilement s'identifier. Si les scénaristes de séries télé ont pu faire quelques efforts pour atténuer la diffusion de stéréotypes de genre (encore que la série The Big Bang Theory repose sur un schéma sexiste très classique), la représentation du masculin et du féminin reste encore très différenciée (je vous renvoie à mon billet sur les images de la masculinité dans Grey's Anatomy). Cette vision doit toutefois être un peu nuancée dans la mesure où les usages sociaux de produits culturels stéréotypés peuvent l'être beaucoup moins, en particulier quand il s'agit de pratiques individuelles. Christine Détrez a étudié la réception des mangas "pour fille" et "pour garçon" (je reprend ici les catégories marketing) auprès d'adolescents des deux sexes [5]. Elle montre que si les individus se tournent plus facilement vers le type de manga "destiné" à leur sexe, ils n'excluent pas nécessairement les mangas "destinés" à l'autre sexe. Toutefois, elle retrouve un résultat classique des études de genre : il est plus facile socialement pour les filles de lire des mangas "pour garçon" que pour les garçons de lire des mangas "pour fille".

Comme à l'origine Mme Déjantée m'avait demandé d'aborder la question du sexisme des jouets, j'en profite ici pour en dire quelques mots. On peut distinguer grossièrement deux formes de reproduction des stéréotypes par l'intermédiaire des jouets : d'une part par la diffusion de modèles genrés en associant certains jouets à un genre unique, en particulier dans les stratégies marketing de segmentation de la clientèle, d'autre part par les pratiques induites par l'usage de ces jouets. Mona Zegaï s'intéresse, dans le cadre de sa thèse, aux catalogues de jouets de différentes marques, depuis les années 1980 [6]. Elle montre ainsi que si la distinction des jouets selon les genres est assez ancienne, on assiste, depuis le début des années 1990, à un renforcement de ces distinctions dans les catalogues de jouets : apparitions des pages "filles" et "garçons", usage systématique et exclusif du rose et du bleu et multiplication des photos de filles ou de garçons en corrélation avec les jouets qui leur sont "destinés". Par ailleurs, dans les catalogues les plus récents, il est possible de lire des argumentaires de vente s'appuyant sur les goûts et les désirs (notamment en terme de perspective professionnelle) supposés des garçons et des filles, qui restent dans un modèle traditionnel des rôles masculins et féminins. Mais au-delà des stéréotypes diffusés par les vendeurs de jouets, il faut aussi s'intéresser aux effets socialisateurs de la pratique ludique elle-même. Ainsi, Sophie Ruel-Traquet montre que les jouets renforcent les dichotomies classiques : les jouets des garçons favorisent les pratiques en extérieur, alors que ceux des filles favorisent celles en intérieur, les jouets des garçons relèvent des domaines scientifiques et techniques, alors que ceux des filles sont plutôt associés aux pratiques artistiques et littéraires [7]. Christian Baudelot et Roger Establet vont même plus loin, en estimant que les jouets réellement ludiques sont destinés aux garçons, alors que "pour les filles les jeux sont déjà des devoirs et des apprentissages aux rôles sociaux de la femme d'intérieur : poupée, dînette, cuisine. Très tôt, on incite les garçons à jouer et les filles à se préparer activement à leurs devoirs familiaux d'épouse et de mère" [8]. Il faudrait un peu nuancer cette analyse sur le caractère exclusivement masculin du ludique, dans la mesure où tous les jeux pour filles ne renvoient pas nécessairement aux rôles d'épouse et de mère (ils peuvent néanmoins contribuer d'une autre façon à la reproduction des modèles de genre) et certains jeux pour garçons (comme les kits de bricolage) renvoient au rôle de père. 

On voit à travers ces quelques exemples que loin de lutter contre la reproduction des stéréotypes de genre, les productions des industries culturelles et médiatiques contribuent plutôt à les renforcer. 

Le groupe de pairs : des univers ségrégués où règne le contrôle social

Petite précision : je m'intéresserais ici essentiellement aux groupes de pairs en fonction du genre, c'est-à-dire les groupes de filles d'un côté et de garçons de l'autre.

Comme l'influence des médias, la prise en compte de l'influence des pairs, en particulier durant l'enfance et l'adolescence, est relativement récente dans les sciences sociales. Certains on pu voir dans les groupes de pairs un gain d'autonomie, notamment vis-à-vis de la famille, pour les individus. Toutefois, cette vision est assez réductrice, les groupes de pairs constituant des lieux très normatifs comme a pu le montrer Dominique Pasquier [9], en particulier autour des normes de genre.

Très tôt, au plus tard vers 4-5 ans, les enfants ont intégré les différences de sexe et identifié les comportements et les objets (essentiellement les jouets à cet âge) associés à chacun des deux sexes. Dès lors, "à chaque fois que les enfants peuvent choisir parmi des compagnons de jeux qui ont à peu près leur âge, ils forment des groupes non mixtes" [10]. Les effets des groupes non-mixtes sont complexes. S'ils peuvent parfois atténuer les tensions de genre, et ainsi les rappels à la norme, c'est loin d'être toujours le cas. Dans son enquête Aurélia Mardon montre que le désir de porter un string chez les pré-adolescentes (10-14 ans) relève autant d'un désir d'imitation des pop stars que d'un souhait d'intégration dans la communauté de pairs. Les filles portant déjà un string apparaissent comme plus "femme" que les autres, disposant ainsi de ressources pour imposer des normes au groupe [11]. Laurent Solini a montré comment la détention de mineurs dans des établissements pénitentiaires conduit à un "surcodage sexué" des comportements (voir ici le résumé de l'article sur le site du magazine "Sciences humaines" qui évoque un cas de retour à un rôle de genre conforme à la norme).

Le sport, en particulier pour les garçons, constitue un espace non-mixte où les normes de genre sont très présentes. En effet, le sport est un vecteur central de la socialisation virile [12]. Les garçons doivent prouver leur virilité dans le cadre de compétitions dont l'enjeu principal, avant même le résultat, est d'être reconnu en tant que "mec". A l'inverse, pratiquer un sport "de filles" doit être caché si l'on veut éviter le stigmate social. C'est le cas d'un des enquêtés de Sophie Ruel-Traquet : "Je fais du patinage artistique mais personne ne le sait dans mes potes. Ça me plait à moi mais sûrement pas à eux. Alors, je dis rien. Chacun ses secrets" [13]. Plus généralement, on retrouve dans les pratiques sportives les distinctions traditionnelles selon les genre : importance de la compétition, de la performance physique chez les garçons, pratiques plus esthétiques chez les filles.

Enfin, il est important de noter que les normes de genre ne sont pas aussi contraignante pour les filles et pour les garçons. On l'oubli souvent mais la domination masculine à un coût important en terme de conformité à la norme de virilité. Et ceux qui transgressent cette norme sont souvent stigmatisés par le biais d'insultes tels que "fillette", "mauviette" ou "pédé". Ainsi, alors que les groupes non-mixtes sont plus facilement des lieux de mise en sourdine des normes de genre pour les filles (la lutte féministe s'est d'ailleurs fortement appuyée sur des groupes de paroles non-mixtes), ils semblent être des lieux très normatifs pour les garçons. L'enquête de  Yoan Mieyaa et Véronique Rouyer (portant sur un petit nombre d'individus en moyenne et grande section de maternelle , mais qui confirme des résultats classiques) montre bien la différence de norme qui s'applique aux garçons et aux filles : si tous les enquêtés répondent positivement à la question "est-ce que tu aimes les choses de ton genre", les résultats sont radicalement opposés pour les choses de l'autre genre, les filles répondant toutes qu'elles aiment aussi les choses des garçons alors que les garçons répondent tous qu'ils n'aiment pas les choses des filles [14]. On retrouve ce phénomène chez les enquêtés de Sophie Ruel-Traquet : 
"Si tu joues à des jouets de filles, tes potes, ils vont te rappeler que t’es un mec." Sébastien (11 ans) 
"Ça m’arrive de jouer avec les jeux de construction de mon frère. Y a pas de honte à aimer les jouets de garçons." Marine (8 ans)



J'espère avoir réussi à montrer comment s'opère la socialisation de genre et comment, malgré des tensions possibles entre diverses instances de socialisation, celles-ci concourent toutes à la reproduction des inégalités de genre. J'essayerais dans la dernière partie comment, à partir de cette compréhension de phénomènes sociaux complexes, il est possible de lutter contre la reproduction du sexisme.



Pour aller plus loin :

Pour cette partie, je me suis aidé de l'autre grand manuel de gender studies de langue française : Laure Bereni, Sébastien Chauvin, Alexandre Jaunait, Anne Revillard, Introduction aux Gender Studies. Manuel des études de genre, De Boeck, 2008.

Il existe deux ouvrages plus spécialisés sur la question de socialisation de genre pendant l'enfance et l'adolescence : Anne Dafflon Novelle (dir.), Filles-garçons. Socialisation différenciée ?, PUG, 2006 et Yannick Lemel, Bernard Roudet (dir.), Filles et garçons jusqu'à l'adolescence. Socialisations différentielles, L'Harmattan, 1999.

Sur les jouets sexistes, il existe un petit ouvrage co-écrit par des associations militantes (je ne l'ai pas lu, mais il me semble intéressant au moins pour la liste des jouets non-sexistes qu'il propose) : Collectif, Contre les jouets sexistes, L'échappée, 2007.

Enfin, pour ceux qui voudraient en savoir plus sur la sociologie des pratiques culturelles pendant l'enfance, les actes du colloque "Enfance et cultures" sont disponibles gratuitement en ligne, et vous pouvez aussi consulter le blog de Pierre Mercklé.



Notes :

[1] Erving Goffman, "La ritualisation de la féminité", Actes de la recherche en sciences sociales, 14, 1977, (disponible ici).

[2] Jean-Baptiste Perret, "L'approche française du genre en publicité. Bilan critique et pistes de renouvellement : une communication sexuée", Réseaux, 120, 2003 (disponible ici).

[3] Aurélia Mardon, "Pratiques culturelles et sexualisation du corps des filles au moment de l’entrée dans l’adolescence", colloque "Enfance et cultures", 2010 (disponible ici).

[4] Dominique Pasquier, " 'Chère Hélène'. Les usages sociaux des séries collèges", Réseaux, 70, 1995 (disponible ici).

[5] Christine Détrez, "Des shonens pour les garçons, des shojos pour les filles ? Apprendre son genre en lisant des mangas", Réseaux, 168-169, 2011 (résumé disponible ici).

[6] Mona Zegaï, "Trente ans de catalogues de jouets : Mouvances et permanences des catégories de genre", colloque "Enfance et cultures", 2010 (disponible ici et pour les plus intéressés son mémoire de M2 est disponible ici).

[7] Sophie Ruel-Traquet, "Filles et garçons. Loisirs culturels et différenciation de genre dans l’enfance", colloque "Enfance et cultures", 2010 (disponible ici).

[8] Christian Baudelot, Roger Establet, Quoi de neuf chez les filles ? Entre stéréotypes et libertés, Nathan, 2007.

[9] Dominique Pasquier, Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité, Autrement, 2005 (je met cette référence essentiellement à titre indicatif, l'auteur pose de bonnes questions, mais l'enquête est assez pauvre).

[10] Eleanor Maccoby, "Le sexe, catégorie sociale", Actes de la recherche en sciences sociales, 83, 1990 (disponible ici). Voir aussi E. Ferrez "Education préscolaire : filles et garçons dans les institutions de la petite enfance", in A. Dafflon-Novelle (éd.), Filles, garçons : Socialisation différenciée ?, PUG, 2006.

[11] Aurélia Mardon, idem.

[12] Nobert Elias et Eric Dunning ont montré que la plupart des sports collectifs avaient été inventés dans les public schools britanniques au XIX°, pour canaliser l'énergie des garçons et affirmer des valeurs viriles. Cf. Sport et civilisation. La Violence maîtrisée, Fayard, 1994.

[13] Sophie Ruel-Traquet, idem.

[14] Yoan Mieyaa et Véronique Rouyer, "Genre, Identité sexuée et émergence de cultures enfantines différenciées à l’école maternelle", colloque "Enfance et cultures", 2010 (disponible ici).

4 commentaires:

  1. Encore une fois merci d'avoir répondu à notre invitation!! Et merci pour cet article passionnant et bien documenté... La dernière partie sur la question de groupes de pairs et l'assymétrie de fonctionnement entre les groupes de garçons et groupes de filles que tu exposes m'interroge profondément... et j'ai encore plus hâte de découvrir ta dernière partie sur les conséquences éducatives compte tenu de ces éléments... !!!

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  2. Oui j'observe en effet chez mes enfants que le besoin de s'intégrer au groupe les conduit à être très stéréotypés.
    J'aimerais que ce ne soit qu'un passage !

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  3. bonjour,
    Merci pour ce travail, extrêmement intéressant. Ce que je note c'est finalement que les filles, au nom des stéréotypes, on moins de scrupules (on va dire ça comme ça) à aller vers ce qui est masculin, elles ont un monde plus riche. C'est plus tard que les choses se gâtent pour elles, lors des orientations scolaire, comme précisé dans la première partie de cette réflexion. J'en conclue qu'il faut aussi mettre un coup de pied dans la fourmilière garçon, et arreter de les cantonner à des activités cloisonnées.

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  4. Effectivement, les garçons sont plus limités dans leurs activités que les filles. Mais à quoi est-ce que c'est du?
    Les activités "de fille" sont globalement dévalorisées, et les activités "de garçon" globalement valorisées, il est donc compréhensible qu'un enfant (garçon ou fille) veuille pratiquer des activités "de garçon", alors que seules les filles sont suffisamment bas dans l'échelle sociale pour pratiquer des activités "de fille".
    Enfin c'est l'impression que ça me donne.

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